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Singularités Comparées. Transformer les figures rurales de l’urbain généralisé

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Abstract

Depuis les années 70 la notion de « tissu urbain généralisé »  ou d’« urbain généralisé »  se fonde essentiellement sur une approche de l’extension à la campagne des usages de la ville. L’espace, passé d’une certaine manière en arrière-plan, n’est plus considéré que comme support neutre d’un processus global d’urbanisation. A la périphérie de la ville compacte, et au-delà, se développeraient ainsi des formes d’urbanisation génériques suivant un processus de diffusion dans les campagnes de formes bâties standardisées (lotissements pavillonnaires, centres commerciaux, zones d’activités,…). Le travail de comparaison que nous avons effectué dans le cadre de la recherche ANR FRUGAL a révélé l’utilité d’un retour à l’espace concret de manière à mieux cerner certaines des caractéristiques de ce qui n’est pas la ville. Notre démarche est partie du constat que ces territoires souffrent d’un impensé en termes de qualités architecturales et paysagères, contrairement aux quartiers de centralité qui font l’objet de toutes les attentions techniques et qualitatives. Elle revendique plusieurs originalités en termes de méthodes, avec comme point de départ, notre volonté de regarder les territoires pour ce qu’ils sont et non plus à partir de leur dépendance aux villes centres. Libérés de ces présupposés (concentration, dispersion, étalement,…) en poursuivant cette démarche, nous avons cherché à définir les phénomènes de mutations spatiales à l’œuvre et leurs possibles transformations. Penser les mutations territoriales et les enjeux d’architecture et de paysage en saisissant les singularités locales, telle était la question en jeu, partant de la conviction que, dans ces territoires à la fois très anciens, si l’on s’en tient aux premiers établissements humains, et encore très jeunes, le substrat rural reste très présent et la discontinuité règne.

How to Cite
Brès, A., & Mariolle, B. (2019). Singularités Comparées. Transformer les figures rurales de l’urbain généralisé. Contour Journal, 2(4). https://doi.org/10.6666/contour.vi4.104
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Sep 3, 2019
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Sep 3, 2019
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L’urbain généralisé, des usages aux figures

« Les urbains n’habitent plus la cité, les sauvages la nature et les paysans la campagne. Le territoire de chaque individu devient unique et s’appuie sur une polyspatialité faite de bribes d’espaces par lui appropriées. Et l’identité que chacun se constitue dans ce territoire éclaté, dont il est le garant unique de l’unité, renforce l’individu au détriment des groupes sociaux » [1].

Depuis les années 70 la notion de « tissu urbain généralisé » [2] ou d’« urbain généralisé » [3][4] se fonde essentiellement sur une approche de l’extension à la campagne des usages de la ville. L’espace, passé d’une certaine manière en arrière-plan, n’est plus considéré que comme support neutre d’un processus global d’urbanisation. A la périphérie de la ville compacte, et au-delà, se développeraient ainsi des formes d’urbanisation génériques suivant un processus de diffusion dans les campagnes de formes bâties standardisées (lotissements pavillonnaires, centres commerciaux, zones d’activités,…).

Le travail de comparaison que nous avons effectué dans le cadre de la recherche ANR FRUGAL[5] a révélé l’utilité d’un retour à l’espace concret de manière à mieux cerner certaines des caractéristiques de ce qui n’est pas la ville. Notre démarche est partie du constat que ces territoires souffrent d’un impensé en termes de qualités architecturales et paysagères, contrairement aux quartiers de centralité qui font l’objet de toutes les attentions techniques et qualitatives. Elle revendique plusieurs originalités en termes de méthodes, avec comme point de départ, notre volonté de regarder les territoires pour ce qu’ils sont et non plus à partir de leur dépendance aux villes centres.

Libérés de ces présupposés (concentration, dispersion, étalement,…) en poursuivant cette démarche, nous avons cherché à définir les phénomènes de mutations spatiales à l’œuvre et leurs possibles transformations. Penser les mutations territoriales et les enjeux d’architecture et de paysage en saisissant les singularités locales, telle était la question en jeu, partant de la conviction que, dans ces territoires à la fois très anciens, si l’on s’en tient aux premiers établissements humains, et encore très jeunes, le substrat rural reste très présent et la discontinuité règne.

Renouer avec la chaine des connaissances issues de la géographie rurale

La géographie vidalienne a cherché à fonder une notion scientifique générale qui doit permettre de rendre compte de l’ensemble des cas particuliers [6].Ce sont bien ces cas particuliers que nous cherchons à relever. Les points de vue, les échelles et les outils de la géographie rurale française d’une part et des régionalistes anglo-saxons, d’autre part, inscrivent notre recherche dans la chaine des connaissances qui considère le sol, les paysages comme autant de déterminants géographiques, géologiques, topographiques, contribuant à fonder les conditions d’établissement des humains.

La géographie rurale française explore depuis son origine les modes d’occupation d’un territoire par les humains et les divers établissements qu’ils ont créés, en les appréhendant à deux échelles : celle de leur configuration bâtie, les bâtiments et leur agencement en agrégat ; celle de la distribution des populations entre les différentes types d’établissements humains en tentant de mettre au point « une méthode qui consisterait, pour un pays déterminé, à étudier la fréquence des différents modes de groupement. » [7].

La géographie rurale française

Suivant les processus d’agrégation tel qu’abordés par les ruralistes, notre approche s’est ainsi basée sur les agrégats bâtis qui, par recoupement avec les données démographiques, ont permis de répartir la population suivant les catégories conventionnelles d’établissements humains, du hameau à la petite ville, en passant par le village et le bourg. L’observation sur un demi-siècle de leur évolution spatiale a révélé de multiples processus de mutation des agrégats, beaucoup plus complexes que la notion simpliste d’étalement le donnerait à penser : certains se sont ainsi rapprochés puis regroupés, d’autres ont été absorbés par de plus grands,...

Paul Vidal de La Blache [8] considère que « les établissements humains ajoutent une expression au pays… soit que l’on considère leur forme et leurs matériaux, leur adaptation à un genre de vie, rural ou urbain, agricole ou herbager, ils jettent un jour sur les rapports de l’homme et du sol » .Il remarque d’ailleurs « que les formes d’établissements, quelles qu’elles soient, ne se représentent pas isolément », mais c’est « par essaims, par familles en quelque sorte que certains types se répartissent à la surface ».

A l’échelle des échantillons régionaux, la répartition des populations au sein des différentes catégories d’établissements humains, leur granularité, dessine des motifs extrêmement divers qui sont issus du substrat rural tel que les « structures agraires » de René Lebeau [9] les décrivent. Les populations de certains échantillons sont majoritairement regroupées dans des villages ou des bourgs, tandis que dans d’autres, elles sont disséminées dans un nombre très importants de hameaux et de villages, et les villes restent en tout petit nombre, comme dans les espaces hérités du « bocage ».

Les régionalistes anglo-saxons

Les régionalistes anglo-saxons, se sont intéressés aux flux et aux forces, pour reprendre l’expression de Benton MacKaye [10], pour engager des processus de transformation et de répartition des populations sur le territoire. Ils proposent de compléter la grande ville par d’autres formes d’urbanisation qui reposent sur l’autonomie des habitants et leurs capacités à se prendre en main avec les moyens dont ils disposent. Benton Mac Kaye fonde son propos sur les oppositions entre flux métropolitains et naturels. La gestion de ces forces contradictoires est le point de départ de ses propositions de planification : faire que le moule métropolitainmetropolitan mold« l’environnement de la simple existence » ne vienne pas envahir le territoire et effacer le moule indigèneindigenous moldqui représente « l’environnement de la vraie vie ». LeRégional planning, comme le biorégionalisme [11] [12] s’appuie sur une approche systémique, laquelle à l’image de l’eau, met en relation des actions de terrain très locales avec une dimension territoriale, régionale. Il vise non seulement le développement d’outils d’observation mais également des propositions de transformation.

En suivant, cette démarche, la représentation cartographique que nous avons élaborée sur les 14 échantillons français permet de saisir à la fois le socle paysager, les implantations économiques (agricoles, commerciales et industrielles) et les infrastructures de transport. En découlent différents systèmes d’enchevêtrement qui expriment des figures complexes d’une grande diversité, plus ou moins isotropes ou polarisées, que l’on peut lire à différentes échelles du territoire. Les proximités et les rencontres inédites entre des programmes supposés s’ignorer, deviennent de potentielles situations de transformation.

Ruptures et futurs des figures rurales de l’urbain généralisé

« La société de demain ne vivra peut-être pas de façon aussi concentrée que ce que veulent bien véhiculer les penseurs de la très grande ville » [13].

Cette démarche comparative a permis d’ouvrir des pistes d’une utopie locale au sens qu’en donne Françoise Choay[14] « L’utopie aujourd’hui, c’est retrouver le sens du local dans l’urbanisme […]. L’utopie, plus vivante que jamais, c’est désormais la poursuite de nouvelles formes sociales et de nouvelles formes d’habiter qui nous arriment à la terre et nous fassent, dans la différence, réaliser notre destin d’hommes ». L’utopie n’est pas ici un modèle, mais un scénario de re-territorialisation, au sens où Alberto Magnaghi [11] l’entend, c’est-à-dire au sens de « la triple relation symbolique, cognitive et pratique que la matérialité des lieux entretient avec l’activité sociale ». L’histoire permet de renouer avec des règles de sagesse environnementale qui, au cours des siècles précédents, ont créé des relations positives entre établissement humain et milieu. Le local devient une donnée à partir de laquelle l’architecture se reconstruit ou plutôt s’adapte, il s’agit d’« une conception privilégiant le développement local par rapport au global, que l’on peut dire centripète ou encore globalisation par le bas ». Ces ruptures avec les oppositions conventionnelles impliquent de dépasser les injonctions de centralité, densité, continuité, espace public, issues d’une approche essentiellement citadino-centrée et dont l’application à ces territoires se révèle inappropriée et surtout inopérante. Par exemple, faire dans les villages la chasse aux « dents creuses », sous prétexte de densifier et de recréer de la continuité, revient à nier la subtile imbrication entre espaces ouverts et bâtis qui caractérisent le plus souvent ces établissements humains hérités du monde rural où à chaque maison est attaché le potager, le verger combiné au jardin.

Ces ruptures conduisent à dépasser également les oppositions entre centre et périphérie, ville et campagne, société et nature, concentration et dispersion, patrimoine et modernité, espaces ouverts et bâtis. Elles concernent l’ensemble des échelles évoquées ici : de la région à la parcelle en passant par l’établissement humain.

De la comparaison au projet

En conclusion, cette démarche comparative aboutit à l’énoncé de singularités qui préfigure des voies possibles de transformation et esquisse les figures possibles de ces territoires issus du rural et qui répondraient aux impératifs écologiques dont on peut énoncer quelques principes: distribution plutôt que concentration ou dispersion ; vernaculaire dans une vision prospective ; interface à substituer par exemple à front urbain qui pérennise les oppositions urbain-rural.

Distribution

Vernaculaire

L’approche vernaculaire prise dans sa dimension contemporaine, se présente comme une production inventive, capable de faire évoluer les modèles culturels hors des institutions qui en ont habituellement la charge, une invention sur le lieu même. Les paysages vernaculaires, en tension constante entre des forces politiques et locales [17], s’adaptent en permanence aux usages et aux conditions des lieux. Ils s’opposent aux paysages des grandes villes, denses et compactes, planifiés et maîtrisés, figés dans leur forme d’origine. Majoritairement occupés par du bâti pavillonnaire, les espaces résidentiels des territoires de campagne reposent sur l’unité de base de la maison et de sa parcelle. Les observations ethnographiques que nous avons menées, prouvent des formes de persistance, fragiles mais bien réelles, de la culture populaire du bricolage et du vivrier qui transforme, avec le temps, la maison standard de base, en un laboratoire de l’adaptation environnementale.

Interface

A l’opposé des notions de « front bâti », « limites » ou « lisières urbaines », celle d’« interfaces d’échange » entre activités productives et habitation de l’homme, sont le lieu du « faire avec ».

. Il s’agit donc d’appréhender les espaces de contact de manière prospective comme de véritables lieux d’élaboration d’un projet métropolitain mis au service d’un développement soutenable, en posant l’hypothèse que ces lieux ménagent autant de transitions productives et durables entre les divers milieux humains entre eux et avec les espaces agricoles et naturels.

Fig 1ABM. Agrégats-Evolution 1962-2012. Processus-Types. 2019

Fig 2ABM_Agrégats-Seine-et-Marne_1962-2010. 2019

Fig 3Frugal. Interface bâti-végétal. 2019

Fig 4. Schemas d’evolution parcelaire souterraine. Synceny. 2019.

References

  1. Viard, J. (1990). Le tiers espace : essai sur la nature. Paris : Méridiens-Klincksieck. .
  2. Lefebvre, H. (1970). Du rural à l’urbain. Paris : Anthropos : Diff. Économica. .
  3. Choay F. (1994) « LeRègne del'urbain et la mort de la ville» , in Dethier J., Guiheux A. (dir.), La Ville, art et architecture en Europe,1870-1993, Editions du Centre Pompidou, Paris, 26-35 .
  4. Brenner, N. J. (2014). Implosions/Explosions: Towards a Study of Planetary Urbanization. Berlin : Jovis. .
  5. Brès, A., Beaucire, F., & Mariolle, B. (2017). Territoire frugal : La France des campagnes à l’heure des métropoles. Genève : Métis Presses. .
  6. Besse, J.-M. (1979). Ideologie pour une géographie (Vidal de la Blache). Espaces Temps, (12), 71‑92. .
  7. Sorre, M.-J. (1952). Max. Sorre,... Les Fondements de la géographie humaine. Tome 3 l’habitat. Armand Colin et Cie. .
  8. Blache, P. V. de L. (2008). Principes de géographie humaine. Paris Editions L’Harmattan. .
  9. Lebeau, R. (1969). Les grands types de structure agraire dans le monde (Masson, Paris). .
  10. MacKaye, B. (1990). The new exploration: a philosophy of regional planning, University of Illinois Press. Ed original 1928. .
  11. Magnaghi, A. (2003). Le projet local. Sprimont (Belgique): Mardaga. .
  12. Berg, P. (1978). Reinhabiting a Separate Country: A Bioregional Anthology of Northern California. Planet Drum Foundation. .
  13. Jousseaume, V. (2016). Suffit-il de densifier ? Trois réflexions sur les enjeux d’un urbanisme rural contemporain. In La renaissance rurale d’un siècle à l’autre. TOULOUSE, France : LISST. .
  14. Choay, F. (2006). L’utopie aujourd’hui, c’est retrouver le sens du local. Aroots Architecture, vol.2, n 23 .
  15. Secchi, B., & Vigano, P. (2011). La Ville poreuse : un projet pour le grand Paris et la métropole de l’après-Kyoto (1re éd.). Genève : Metispresses. .
  16. Brès, A. (2015). Figures discrètes de l’urbain, à la rencontre des réseaux et des territoires. Genève : Métis Presses. .
  17. Jackson, J. B. (2003). A la découverte du paysage vernaculaire. Arles (Bouches-du-Rhône) ; Rennes (Ille-et-Vilaine) : Actes Sud ; Ed. ENSP. Ed original 1984. .

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