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Le principe de complémentarité Une méthode comparative pour les modèles architecturaux des années Vingt

Une méthode comparative pour les modèles architecturaux des années Vingt

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Abstract

L’identification d’un principe de complémentarité pour les modèles architecturaux des années Vingt correspond à l’utilisation d’une méthode comparative, qui permet d’observer et analyser de manière approfondie les initiatives de logements de masse. Cette contribution explore les cas les plus remarquables de logements de masse du contexte européen : à travers des re-dessins précis et homogènes élaborés par l’auteur, les expériences de Vienne et Francfort sont confrontées avec le degré maximum d’impartialité. Grâce aux instruments propres de l’architecte comme la typologie et l’étude des formes urbaines, il est possible de distinguer de manière claire les îlots à cour de Vienne (Höfe) et les complexes en barres de Francfort (Siedlungen). Ces formes urbaines correspondent à des choix architecturaux et urbains qui constituent les polarités extrêmes des interventions de cette époque. La méthode comparative proposée dans cette contribution vise à réexaminer de façon critique une tradition qui a subi l’influence des schémas concernant la dissolution de l’îlot vers la construction en barre. L’objectif est de considérer Vienne et Francfort comme deux modèles architecturaux complémentaires du même débat commun. Au sein de la recherche scientifique, la comparaison ne devrait pas établir si un modèle a prévalu sur l’autre, mais offrir un regard impartial pour valoriser la complexité de la production architecturale de logements de masse des années Vingt.


Vienne ; Francfort ; Hof ; Siedlung ; Logement de masse

Keyword : Siedlung, Hof, Francfort, Vienne, Logement de masse

How to Cite
Porotto, A. (2019). Le principe de complémentarité. Contour Journal, 2(4). https://doi.org/10.6666/contour.v0i4.91
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Jun 17, 2019
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Jun 17, 2019
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Introduction aux thèmes

Dans son manuel d’histoire de l’architecture, Manfredo Tafuri intitula le chapitre consacré aux expériences de logements sociaux des années vingt : Les tentatives de réforme urbaine en Europe entre les deux guerres [1]. Le choix de ces mots est important pour comprendre le changement de paradigme qui a eu lieu dans cette période historique.

En effet, déjà au début du XXe siècle, J. Stübben, R. Eberstadt et R. Unwin avaient proposé des modèles urbains à travers leurs manuels d’urbanisme, afin de résoudre les problèmes de la métropole (Großstadt). Cependant, ils voulaient réglementer ou reformer la ville appartenant au XIXe siècle, à travers des instruments de planification qui pouvaient adresser le « laisser-faire » typique de la spéculation dans la construction de logements.

À la fin de la Première Guerre mondiale, cette approche « traditionaliste » apparaissait inadéquate à la situation qui caractérisait de nombreuses villes européennes. Pour cette raison, un groupe nombreux d’architectes provenant de plusieurs pays, grâce aux changements politiques de l’époque, définirent de nouveaux modèles de réforme urbaine qui avaient comme caractéristiques principales des stratégies de planification à grande échelle et une attention particulière à la construction de logements de masse en tant que composante fondamentale du tissu urbain. « En prenant le logement — et non l’édifice — comme point de départ de la restructuration de la ville, il devient possible de critiquer et de rejeter les modèles d’édifices propres à la ville bourgeoise : l’immeuble construit en bordure de rue et la petite et la petite ville construite en retrait. En effet, ces modèles de construction dépendant du rapport entre propriété privée et espace public, et tirent leur importance du fait que la ville post-libérale est précisément fondée sur ce rapport, comme nous l’avons déjà vu. En revanche, le logement est l’élément qui intéresse les habitants, et en acceptant le logement comme point de départ, l’architecture moderne se propose de reconstruire la ville selon les exigences des habitants et non des propriétaires et des fonctionnaires » [2] (p.436). Pour cette raison, la période des années vingt est particulièrement riche d’expériences architecturales qui ont mis en place des politiques urbaines, des stratégies d’administration et gestion du sol, des modalités de construction et recherche typologique, afin de définir l’habitation et la ville modernes.

Cependant, ces expériences ont été traitées de manière sommaire dans les manuels d’histoire d’architecture et, plus en général, dans la recherche scientifique. Les études réalisées à ce sujet ont subi l’influence des célèbres schémas — qui représentent l’îlot à haute densité qui se « reforme » vers la barre plus rationnelle — que notamment Ernst May [3] et Walter Gropius [4] avaient publiés sur la revue Das neue Frankfurt, afin de développer leurs positions et leurs visions rationalistes de l’architecture. (Fig. 1.)

Fig 1. Schéma de l’évolution du plan d’aménagement moderne selon Ernst May, contenu dans Das neue Frankfurt n° 2-3, 1930

En effet, le livre Formes urbaines : de l’îlot à la barre, publié par Panerai, Castex et Depaule en 1977, compare les différentes expériences architecturales de Paris, Londres, Amsterdam, Francfort et le projet de la Cité Radieuse pour démontrer cette évolution : « S’il fallait d’un mot qualifier cette étude, c’est celle d’une agonie. L’agonie d’une organisation spatiale déterminée : l’îlot, caractéristique de la ville européenne classique que le XXe abolit. Derrière l’îlot c’est donc une conception de la ville dont nous cherchons à cerner l’évolution. Plus précisément c’est la dimension physique de la ville qui nous préoccupe, cette logique des espaces qui est contenue dans l’expression “tissu urbain” et dont l’îlot constitue un élément déterminant. Le choix de cet élément se justifie par le fait que c’est le niveau où l’on peut mesurer concrètement la relation de l’architecture à la ville sous un angle qui n’est pas seulement monumental » [5] (p.5).

Au contraire, cet article a pour objectif de proposer une méthode comparative qui s’éloigne de ce point de vue évolutif et qui puisse observer les différentes expériences européennes pour leurs caractéristiques architecturales intrinsèques et sans conditionnements idéologiques.

Afin de développer une analyse scientifiquement cohérente, cette méthode comparative utilise la notion de « modèle architectural » : dans chaque réalisation « s’expriment des figures ou des opérations qui en structurent la composition. Ces figures renvoient à des ensembles de concepts, de références et de techniques propres à partir desquels s’effectue le projet » [5] (p.163). Ainsi, ce sont ces structures ou schémas, souvent invisibles, qui sont à la base de la conception d’un projet et qui « ne sont pas étrangers aux conditions générales de l’époque (développement de l’industrie avec ses conséquences sur l’urbanisation, l’habitat, les modes de vie) » [5] (p.164).

Loin de la théorie de l’évolution de l’îlot, l’hypothèse à la base de l’approche comparative est qu’entre les modèles architecturaux développés par les différentes expériences en matière de logements existe un « principe de complémentarité ». C’est-à-dire que dans la même période les villes ont expérimenté et appliqué plusieurs modèles — notamment l’îlot et la barre — qui sont observables à travers les instruments propres à l’architecte. Ce terme est emprunté au champ de la mécanique quantique : à l’occasion du Congrès international des Physiciens tenu à Côme en 1927 Niels Bohr énonça sa théorie selon laquelle les aspects corpusculaires et ondulatoires d’un phénomène physique ne se manifestent jamais simultanément, et chaque expérience permettant d’observer l’un empêche d’observer l’autre. Les deux aspects sont, toutefois, complémentaires parce que tous les deux sont indispensables pour fournir une description physique complète du phénomène.

Paraphrasant Niels Bohr, cet article démontrera que, grâce aux instruments de la typologie et de la forme urbaine, il est possible d’établir une comparaison qui puisse être appliquée de manière homogène et qui peut restituer la complexité de la production architecturale des années vingt. Afin de réaliser cette méthode, l’article utilisera deux cas emblématiques de modèles architecturaux : d’un côté, la ville de Vienne, qui à travers l’expérience de Das rote Wien, a adopté le modèle du Hof, et de l’autre côté Francfort, qui avec Das neue Frankfurt a employé le modèle de la Siedlung. Ce choix ne doit pas être considéré comme une simplification de la question : les deux villes représentent les lieux dans lesquels les modèles se sont développés de manière plus cohérente et ont donné les meilleurs résultats en matière de logement du point de vue quantitatif et qualitatif. Par conséquent, Vienne et Francfort sont les deux polarités extrêmes représentatives d’un gradient qui peut observer les expériences et les modèles des années vingt de plusieurs contextes européens.

Considérations sur l’approche comparative

Toutes les villes d’Europe se trouvaient dans des conditions similaires pendant les années vingt : notamment, Vienne et Francfort « ont dû affronter les conséquences d’une guerre perdue tant économiquement que politiquement, spirituellement et physiquement. Les conditions économiques après la Première Guerre mondiale furent graves dans tous les domaines, l’inflation et ses conséquences atteignaient des niveaux élevés ; le manque de logements était insoutenable » [6] (p.20). Le vaste débat concernant les aspects sociaux, économiques et politiques trouva son origine dans l’industrialisation moderne de la ville européenne du XIXe, qui avait fait exploser le problème du rapport entre le logement et le lieu de travail : « c’était une question sociale : les masses étaient concentrées en ville à la recherche de travail, les employeurs voulaient les embaucher aux salaires les plus bas, les propriétaires voulaient construire le plus économiquement possible et avec les loyers les plus hauts possible pour maximiser leurs profits » [6] (p.23). Le résultat concret de cela consista premièrement en l’augmentation continuelle de la demande pour de nouveaux logements, mais aussi l’augmentation des problèmes liés aux loyers et aux graves conditions sanitaires des logements. C’est pour cela que le problème des habitations, provenant d’une situation réelle, nécessitait une analyse critique de la ville et des logements construits à travers les pratiques de spéculation immobilière ayant précédé la Première Guerre mondiale : ainsi « il était nécessaire de considérer la ville dans son ensemble et de mettre en lien les problèmes subis en vivant dans la ville, considérée comme une unité politico-économique, mais aussi formelle, morphologique » [7] (p. 57).

À l’intérieur de cette situation générale, il est possible d’identifier, à travers les instruments utilisés pour l’observation des phénomènes urbains, des nuances à différents niveaux. À l’échelle urbaine, « les théories de la Vorstadt ou de la Gartenstadt s’affirment en tant qu’essais de réformer le système libéral-capitaliste d’après Raymond Unwin ou bien s’inscrivent dans la tendance à la dispersion urbaine proposée par Ebenezer Howard » [6] (p. 22) ; pendant que les théories urbanistiques liées à Camillo Sitte deviennent un point de référence en ce qui concerne une prise de position explicite sur la ville. À partir de l’application de ces modèles de ville aux cas particuliers les différences s’accentuent. Vienne et Francfort sont les grandes villes germanophones qui développent pendant les années vingt « deux modes de constructions totalement différents, mais pouvant cependant tous être décrits par une seule condition : la réalisation rapide d’habitations avec des loyers accessibles aux masses d’ouvriers et de salariés. » [6] (p. 20).

En ce qui concerne la forme urbaine, l’on peut distinguer précisément les Superblocks (îlots à cour) de Vienne et le Zeilenbau (construction en barres) de Francfort. Ces modèles architecturaux opposés sont les réponses concrètes aux problématiques socioéconomiques qui caractérisent le développement de la Großstadt et le rapport avec la ville préexistante. Pour cette raison, ils peuvent être considérés aussi les unités de comparaison qui permettent l’identification précise des concepts mis en jeu. Comparer les logements de masse des années vingt des deux villes précitées ne constitue pas « une simple comparaison entre villes, mais bien des différents aspects liés au projet de construction ; le choix des villes ne tient pas compte, généralement, de leur “attractivité”, mais plutôt de quelles formes de constructions y sont typiques et différentes d’ailleurs. C’est pourquoi Berlin n’a pas été choisie comme exemple : dans cette ville ont été appliqués plusieurs modèles et approches esthétiques, à tel point qu’une image ne permet plus d’y déceler un concept clair. (...) les aspects importants de chaque projet sont placés en comparaison horizontale, c’est-à-dire en prenant compte du contexte au-delà de l’échelle réduite des villes : planification, forme urbaine et esthétique » [6] (p.147). Cependant, les différentes échelles analytiques représentent une méthode « verticale », qui permet à chaque niveau d’examiner aussi les composantes sociales des habitants.

En effet, une thématique souvent omise, mais qui a offert une réflexion remarquable au même titre que celle urbaine, concerne la signification du langage architectural des logements sociaux : « la différence se trouve dans la compréhension qu’on a de la société : “le logement de travailleurs”, qui correspond à la notion d’une société divisée en classes, et “le logement de masse”, qui équivaut à une situation idéale d’harmonie dans laquelle des partis opposés se trouvent à vivre ensemble, “tous dans le même bateau” » [6] (p.282). Le premier cas concerne Vienne et son architecture esthétiquement « morale », dans le sens qu’elle cherche à éduquer la classe sociale du prolétariat, grâce à formes simples et évocatrices de la tradition urbaine, en utilisant les principes de monumentalité pour revendiquer le droit fondamental au logement ; par contre, le second correspond à Francfort et au développement d’un langage architectural rationnel, la Sachlichkeit, qui s’éloigne radicalement des formes du passé, afin de devenir l’expression de la démocratisation collective à travers un processus d’abstraction donné par la répétition en série du même type d’habitation [8]. Dans ce sens, pour les architectes au modèle doit correspondre aussi un langage architectural qui soit la synthèse des principes employés et qui soit interprétable par l’observateur/habitant : à Vienne, on trouve un code expressif facilement accessible et déchiffrable, par contre, à Francfort, un langage formel abstrait difficilement compréhensible, à l’exception de qui possède une connaissance architecturale importante.

« Les fronts semblent clairs : d’une part, la construction en barres, l’hygiène et le symbole de l’égalité démocratique de tous : “partout où de nouveaux terrains deviennent constructibles, leur développement marquera un progrès vers l’objectif, qui consiste à garantir à toutes les habitations des conditions également favorables en termes d’aération, de luminosité et d’ouverture d’espace”, explique Ernst May (Stadtrat de Francfort) en 1930, “une égalité absolue peut être atteinte seulement en adoptant le système de construction en barres”. […] l’objectif est l’addition d’unités identiques […], dans lesquelles l’attention est portée à l’égalité des unités et à l’égalité de leurs connexions, et non à l’ensemble des deux en tant qu’entité. D’autre part, il y a les défenseurs du développement de la construction des îlots urbains, dans lesquels on ne peut pas réaliser d’égalité absolue : de différentes conditions d’exposition, des appartements d’angle, des situations différentes pour le trafic sont tous des détails qui créent des conditions de vie différentes. Ces derniers voulaient réordonner la ville en appliquant le bloc réformé » [6] (p.149).

La méthode comparative permet non seulement de mettre en évidence les différences, mais aussi les points communs ou les contradictions entre les modèles architecturaux. En effet, la présence d’un bloc à cour (ledit Zig-zag) dans la Siedlung Bruchfeldstrasse (Fig. 2. Redessin de la Siedlung Bruchfeldstrasse à Francfort) à Francfort avec l’accès sur l’axe central et un caractère autonome par rapport le tissu urbain semble évoquer les principes du Superblock [6] (p. 230) : « on parle d’un compromis entre la construction traditionnelle à îlot long la rue et celle qui tend à la barre continue avec les côtés courts ouverts » [6] (p. 245). Par contre à Vienne, se développe un intense débat sur l’emploi de la Siedlung ou du Wohnhof pour intervenir sur la ville, avec le résultat de la construction d’environ 8000 habitations sous forme de Siedlung (une quantité limitée par rapport au nombre total d’habitations réalisées à Vienne, mais importante par rapport aux autres villes ayant utilisé cette forme urbaine).

Fig 2. Francfort, redessin typologique de la Siedlung Bruchfeldstrasse, Alessandro Porotto ©

Enfin, l’approche comparative a aussi l’avantage de pouvoir mettre en relation les expériences architecturales sans contraintes chronologiques, puisque les cas de Vienne et Francfort démontrent que l’architecture a le devoir d’intervenir sur la société. Pour cette raison, l’actualité de ces modèles est ainsi fondamentale : « […] en termes d’architecture, l’année 1918 a été considérée par l’architecte comme une opportunité, afin de développer et d’affirmer des concepts nouveaux qui en même temps exprimaient un espoir de changement social » [6] (p.416) ; ce qui manque à l’architecture après 1945 « n’était pas la nouveauté dans la forme, mais le potentiel critique, l’intention critique des architectes de concevoir l’architecture comme un lieu et une image d’une société — et de vouloir influencer celle-ci à travers de leur architecture » [6] (p. 417). En comparant les situations en 1918 et en 1945, on peut en tirer que « la qualité d’une architecture qui essaie d’exprimer une vision de la société est, en faisant abstraction de la société en question, une plus haute priorité que n’importe quelle réalisation, même faite avec de bonnes intentions, qui suit des exigences seulement physiques » [6] (p.417).

Dans la même perspective, les réalisations de ces expériences, en tant que véritables parties de la ville, méritent aussi une comparaison par rapport la ville contemporaine et les politiques de logements actuelles. À ce propos, l’approche comparative nécessite d’employer les instruments les plus adéquats, afin de satisfaire le principe de complémentarité d’après les caractéristiques décrites par Bohr quand il est appliqué à l’architecture des années vingt.

Proposition d’une méthode de recherche

La publication Wohnung und Stadt. Hamburg, Frankfurt, Wien. Modelle sozialen Wohnens in den zwanziger Jahren, écrite en 1985 par Gert Kähler, est le seul ouvrage qui adopte une approche comparative dans le contexte des études consacrées au logement social des années Vingt. Le livre considère Vienne et Francfort comme les exemples les plus extrêmes des modèles architecturaux expliqués préalablement, mais il ne fait aucune référence explicite au concept de « complémentarité ».

Toutefois, en suivant le principe énoncé par Niels Bohr l’analyse nécessite des supports techniques sur lesquels appliquer les instruments d’observation. Dans ce cas, l’étude de Kähler montre un point faible, puisqu’elle se limite à une réflexion conceptuelle rigoureuse et documentée, mais elle n’utilise pas les documents techniques, qui sont pourtant essentiels pour développer l’analyse architecturale. La méthode qui applique le principe de complémentarité n’accepte pas la posture de la « sélection naturelle » des modèles architecturaux expliquée dans l’introduction. Pourtant, comme Bohr théorisa que les particules non-observées forment un mélange indistinct entre onde et corpuscule, il est possible de considérer une situation similaire pour les logements collectifs des villes européennes. Seulement lorsqu’on le soumet à observation que ce mélange se manifeste soit comme onde, soit comme corpuscule : exactement comme il est possible d’identifier les différents types de construction à travers la morphologie et la typologie.

En effet, il ne s’agit pas d’évaluer quel modèle a prévalu sur l’autre, mais au contraire de considérer les caractéristiques et les principes que l’Hof et la Siedlung qui continuent à contribuer à la qualité de l’habitation et de la ville contemporaine : « ceux qui voudraient comprendre la réelle portée des Höfe et des Siedlungen tireraient des bénéfices évidents de leur comparaison — la plus objective possible. Une telle comparaison, dénuée de tout jugement a priori, se révélerait utile non seulement du point de vue historique, mais aussi pour les problèmes que notre discipline est appelée à affronter (par exemple la question de la densité, de la forme urbaine, de la standardisation des procédés de construction, des rapports avec les éléments naturels, etc.) » [9] (p.193). Ainsi un des points fondamentaux à la base de la méthode proposée implique l’impartialité dans l’observation et l’analyse des cas d’étude. En particulier concernant Vienne et Francfort, les manuels d’histoire et les critiques d’architecture ont souvent négligé ou « maltraité » pour des motivations idéologiques les expériences des années vingt. Au contraire, la méthode concernée considère qu’après un siècle de leur construction, il est possible d’adopter un point de vue neutre, dépourvu des préjugés qui ont caractérisé les recherches concernant les habitations d’architecture moderne.

Afin d’appliquer ce « regard » impartial, la méthode proposée prévoit que les supports sur lesquels conduire l’observation aient le plus haut degré de comparabilité. Dans le cas spécifique, l’analyse architecturale qui concerne les Höfe et les Siedlungen se base sur les documents originaux repérés aux archives, qui ont été réélaborés pour produire le matériel graphique caractérisé par l’homogénéité maximale. Cette opération fait référence à l’exposition Die Wohnung für das Existenzminimum, tenue à Francfort en 1929 à l’occasion du deuxième Congrès International d’Architecture Moderne [10], dans laquelle une centaine de plans d’habitations sociales provenant de plusieurs pays étaient réalisés avec le même code graphique et la même indication des données quantitatives [11].

Par conséquent, la méthode proposée consiste en la production de redessins exécutés à l’ordinateur à partir des documents originaux, qui permettent d’obtenir une série de données quantitatives comparables (densité et surfaces). Ces données permettent, d’un côté, d’analyser de manière impartiale les cas d’étude et de l’autre côté d’utiliser des paramètres qui représentent leurs caractéristiques spatiales.

En effet, à partir de ces données il est possible d’obtenir des résultats significatifs et démontrer que les modèles architecturaux concernés sont vraiment les polarités extrêmes : la densité haute des Höfe (Fig. 3. Re-dessin du Fuchsenfeldhof à Vienne) est en opposition à la densité faible des Siedlungen (Fig. 4. Redessin de la Siedlung Westhausen à Francfort). Si cette considération pouvait ne représenter « aucune nouveauté », la comparaison des données quantitatives montre aussi la convergence de certains exemples : par exemple, les cas du Karl Seitz-Hof (Fig. 5. Redessin du Karl Seitz-Hof à Vienne) confronté avec la Siedlung Bruchfeldstrasse. Les différentes données concernant les surfaces non-bâties et les surfaces vertes devraient être croisées avec les équipements collectifs et les services intégrés dans les complexes d’habitations : ainsi, si les conclusions des recherches déjà réalisées remarquaient positivement le système des espaces verts des Siedlungen, il serait évident aussi la richesse des dispositifs collectifs et des aménagements extérieurs offerts à l’intérieur des Höfe.

Fig 3. Vienne, redessin typologique du Fuchsenfeldhof — Alessandro Porotto ©

Fig 4. Francfort, redessin typologique de la Siedlung Westhausen — Alessandro Porotto ©

Fig 5. Vienne, redessin typologique du Karl Seitz-Hof à Vienne — Alessandro Porotto ©

L’objectif est clair : l’élaboration de données quantitatives permet d’aborder l’analyse qualitative. Cet aspect ne se limite pas à la forme urbaine et à l’échelle du plan de situation, mais il se focalise de manière particulière sur l’organisation typologique des logements individuels, ainsi que les systèmes distributifs de l’immeuble. Grâce aux redessins typologiques et aux données dimensionnelles des espaces qui composent les habitations, il est possible d’affirmer que toutes les critiques et les jugements négatifs, comme ceux exprimés par Tafuri [12], contre les logements viennois ne sont pas valables. À ce propos, les résultats comparatifs entre l’appartement des Höfe et la maison contiguë des Siedlungen illustrent qu’au niveau de surface des pièces et de distribution tous les deux ont conduit une recherche typologique, afin d’atteindre le plus haut confort de l’habitation [13]. Cet aspect confirme l’hypothèse que les recherches qui ont appliqué une méthode non impartiale ont tiré des conclusions qui sont le produit des positions idéologiques. Toujours concernant ce thème, Francfort avait eu la capacité d’adresser son expérimentation sur la répétition des unités types sans jamais montrer l’assemblage typologique, tandis que les complexes de Vienne étaient conçus et construits à partir de l’ensemble des logements sans rechercher la standardisation typologique.

Donc, l’objectif de cette approche comparative est de mettre de côté les interprétations et les préjugés pour se concentrer sur les « faits », c’est-à-dire sur les réalisations, ainsi que sur leurs qualités intrinsèques par rapport l’époque de construction et également leur situation actuelle. En effet, la possibilité de produire de nouvelles connaissances relatives aux réalisations des deux villes, notamment dans une perspective comparative, permet d’évaluer les Siedlungen et les Höfe dans la dynamique de la ville contemporaine pour tirer des conclusions qui peuvent être utiles aux politiques de logement d’aujourd’hui. Si l’on tient compte des chiffres des logements construits (environ 63 000 à Vienne et environ 15 000 à Francfort), de la qualité des espaces collectifs, des proportions spatiales à l’intérieur des habitations, des capacités distributives — seulement pour citer certains exemples —, les expériences de Vienne et Francfort devraient être regardées en tant qu’exemples pour les politiques et les projets contemporains. Cette considération est encore plus importante si l’on pense que les Höfe et Siedlungen placés dans la périphérie de la ville ne se sont pas transformés aujourd’hui dans des quartiers dégradés ni d’un point de vue architectural ni d’un point de vue social. Il s’agit d’un thème délicat, mais d’extrême actualité notamment pour les problèmes des banlieues des grandes villes européennes et pour les phénomènes de migrations encore en acte. Pour cette raison, il est possible de corriger le titre de Tafuri cité au début de l’article : en tant que véritables morceaux qui participent aux dynamiques de la ville, les reformes urbaines des années vingt réalisées à Vienne et Francfort, et encore plus en général en Europe, ne constituent pas des simples « tentatives », mais des réalités consolidées qui contribuent quotidiennement à la qualité de la ville et de l’habitation.

Enfin, cette méthode construit un instrument d’analyse, qui consent à mettre au même niveau les différents modèles architecturaux de chaque ville selon une échelle « de polarisation ». « Vienne et les villes allemandes, Francfort en particulier, les massifs monuments urbains viennois et les “colonies” de banlieue qui prévalent en Allemagne – ce sont deux extrêmes d’un conflit entre modèles urbains qui a vu, entre-deux-guerres et en Europe centrale, une tentative de résoudre ce problème de logement que les évènements guerriers avaient aggravé et multiplié. Des modèles différents, et sous de nombreux aspects, même antithétiques, mais réunis par un fond économique et politique similaire sur certains points : non seulement, évidemment, la pénurie commune de logements à prix abordables, exacerbée dans les pays touchés par le krach économique d’après-guerre, mais aussi l’analogie maîtresse politique et réformiste. » [14] (p.679). Grâce aux changements au niveau théorique et méthodologique, l’approche comparative proposée pour les modèles architecturaux des années vingt vise à se focaliser sur les questions incontournables que même l’architecture contemporaine continue à se poser. Notamment le principe de complémentarité nous permet de clarifier l’observation de la ville et les choix pour les stratégies de développement urbain. Au contraire de la transformation de l’îlot à la barre, la réalité montre un tableau de formes urbaines et architecturales différentes, parfois opposées, mais surtout complémentaires, ce qui est à nouveau possible de synthétiser grâce à la devise choisie par Niels Bohr : contraria sunt complementa.

Légende des images

Fig. 1. Schéma de l’évolution du plan d’aménagement moderne selon Ernst May, contenu dans Das neue Frankfurt n° 2-3, 1930

Fig. 2. Francfort, redessin typologique de la Siedlung Bruchfeldstrasse, Alessandro Porotto ©

Fig. 3. Vienne, redessin typologique du Fuchsenfeldhof — Alessandro Porotto ©

Fig. 4. Francfort, redessin typologique de la Siedlung Westhausen — Alessandro Porotto ©

Fig. 5. Vienne, redessin typologique du Karl Seitz-Hof à Vienne — Alessandro Porotto ©

Déclaration de financement et d’intérêt

Cette contribution fait partie du projet de recherche doctorale n° 149479 financé par le Fonds National Suisse de la recherche scientifique : .

References

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  13. Porotto A. Kleinwohnung vs Existenzminimum. Social housing types from inter-war years [Internet]. 2017 [cited 2019 Jun 18]; 7th International Conference on Architecture, Athens, Greece, July 3-6,. Available from: https://infoscience.epfl.ch/record/229422 .
  14. DE BENEDETTI, M, PRACCHI A. Antologia dell’architettura moderna. Testi, manifesti, utopie. Bologna: Zanichelli; 1988. .

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