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Typologies du chalet à l’ère industrielle : questions de définition et de périodisation du chalet, objet d’architecture, d’urbanisme et de patrimonialisation

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Abstract

Dans le cadre de ma thèse dont le titre provisoire est Le phénomène du chalet suisse préfabriqué (1850-1930) : processus de production, déclinaison, diffusion, je m’intéresse particulièrement à la typologie du chalet au moment où celui-ci quitte sa forme vernaculaire et sa réalisation artisanale pour devenir un produit semi-industriel. Si dès 1761, grâce au best-seller de Jean-Jacques Rousseau intitulé Julie ou la nouvelle Héloïse, les paysages helvétiques et le terme du chalet sont popularisés dans toute l’Europe, il faut attendre la moitié du XIXe siècle pour le commencement d’une véritable entreprise d’import-export. Dès 1850, avec l’avènement du chemin de fer, l’essor de la bourgeoisie et les innovations techniques dans l’art du sciage de bois, l’on assiste, en Suisse mais pas seulement, à la naissance de multitudes de proto-industries, souvent appelées « fabriques », qui proposent des maisons d’habitations en bois sur catalogues : le fameux chalet suisse. Le chalet préfabriqué, en kit, objet de ma recherche de thèse, correspond au troisième type que je me propose d’analyser plus loin dans le texte. Le premier type étant le chalet vernaculaire, et le deuxième type, la villa-chalet, dite aussi chalet folklorique ou néo-vernaculaire. Pour chacun de ces trois types, plusieurs exemples seront donnés, puis réunis dans un tableau comparatif, afin de les inscrire dans une frise temporelle, proposant par là-même, une évolution historique. L’esquisse d’une évolution historique, loin de constituer le résultat du présent essai, rendra plus évidente la nécessité de procéder à une définition même du chalet, en considérant que les conditions de production industrielle affectent les conditions mêmes de cet objet d’étude. D’archétype associé intiment à une réalité régionale, la production industrielle oblige d’appréhender le chalet en tant que prototype aux liens bien plus distendus avec le contexte de son implantation.

Keyword : Typologie, chalet, suisse, périodisation, patrimonalisation

How to Cite
Nerfin, P. (2019). Typologies du chalet à l’ère industrielle : questions de définition et de périodisation du chalet, objet d’architecture, d’urbanisme et de patrimonialisation. Contour Journal, 2(4). https://doi.org/10.6666/contour.v0i4.93
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Jun 17, 2019
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Jun 17, 2019
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Question et problématique de départ

Dans le cadre de mes recherches, je m’intéresse particulièrement à la typologie du chalet au moment où celui-ci quitte sa forme vernaculaire et sa réalisation artisanale pour devenir un produit semi-industriel, soit une période chronologique située entre 1850 et l’aube de la Deuxième guerre mondiale. Si dès 1761, grâce au best-seller de Jean-Jacques Rousseau intitulé Julie ou la nouvelle Héloïse, les paysages helvétiques et le terme du chalet sont popularisés dans toute l’Europe, il faut attendre la moitié du XIXe siècle pour le commencement d’une véritable entreprise d’import-export. Dès 1850, avec l’avènement du chemin de fer, l’essor de la bourgeoisie et les innovations techniques dans l’art du sciage de bois, l’on assiste, en Suisse mais pas seulement, à la naissance de multitudes de proto-industries, souvent appelées « fabriques », qui proposent des maisons d’habitations en bois sur catalogues : le fameux chalet suisse. Le chalet préfabriqué, en kit, objet de ma recherche de thèse, correspond au troisième type que je me propose d’analyser plus loin dans le texte. Le premier type étant le chalet vernaculaire, et le deuxième type, le chalet-villa, dit aussi chalet folklorique ou néo-vernaculaire. Pour chacun de ces trois types, plusieurs exemples seront donnés, puis réunis dans un tableau comparatif, afin de les inscrire dans une frise temporelle, proposant par là-même, une évolution historique. L’esquisse de cette périodisation, loin de constituer le résultat du présent essai, rendra plus évidente la nécessité de procéder à une définition même du chalet, en considérant que les conditions de production industrielle affectent les conditions mêmes de cet objet d’étude. D’archétype associé intiment à une réalité régionale, la production industrielle oblige d’appréhender le chalet en tant que prototype aux liens bien plus distendus avec le contexte de son implantation.

Auparavant, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le chalet souffre d’un problème tant de définition que de dénomination. Le terme, attesté dans des documents d’archives au XIVe siècle dans le Pays-d’Enhaut (canton de Vaud), signifiait au départ un bâtiment d’alpage, utilisé alors pendant la période estivale. Ensuite le terme a progressivement glissé pour désigner une construction d’une certaine forme (compacte et carrée) et faite d’un certain matériau (le bois). Dans une acception plus large, le terme recouvre une partie de l’extraordinaire diversité des maisons paysannes suisses, majoritairement celles des hauteurs. Si le mot même de « chalet » s’utilise dans plusieurs langues, d’autres appellations peuvent parfois coexister, à l’instar du swiss cottage en Angleterre ou des schweizer holzhäuser du côté alémanique. En Amérique, sur la côte californienne, se trouvent également des maisons « in the swiss manner » que l’on est en train de redécouvrir depuis quelques années. Certaines de ces maison sont en réalité des bungalows qui seraient de style « swiss chalet » (Ivers, 2006, p. 267), comme habillés d’un costume folklorique. Le chalet vu depuis l’Amérique se rattache ainsi davantage à un style appliqué qu’à un type.

Pour illustrer que plusieurs tentatives de catégorisation du chalet ont été menées, je prends l’exemple de deux publications, parues respectivement en 1844 et 1991. L’article le plus récent, est écrit en 1991 par Bruno Giberti et s’intitule The chalet as archetype: the bungalow, the picturesque tradition and vernacular form. L’auteur rappelle le rang quasi iconique du chalet en tant qu’archétype et symbole de la cabane primitive vitruvienne et son étrange oubli dans l’histoire de l’architecture. On pourrait d’ailleurs parler de mépris, ce qui est paradoxal alors que beaucoup de grands théoriciens et architectes comme Viollet-le-Duc, Ruskin, Schinkel, Mies van der Rohe et Le Corbusier, pour ne citer que quelques exemples, l’ont élevé en véritable mythe. Dans son article, Giberti retrace l’histoire de la sortie du livre de Randell Mackinson sur Henry et Charles Greene en 1958, qui consacre l’architecture des deux frères avec le prisme d’une obédience à l’inspiration japonaise (Giberti, 1991, p. 55-56). À peine publié, Mackinson reçoit une lettre de Louise Bentz, une vieille dame pour laquelle les frères Greene avaient construit une maison en 1906. Elle explique dans sa lettre qu’elle et son mari avaient expressément demandé aux architectes, un logement dans un style de chalet suisse :

« My mind was quite set upon the swiss Chalet type of house […] » (Giberti, 1991, p. 55). À partir de cet instant, certains bâtiments des frères Greene mais aussi de toute la côte est des États-Unis ont pu être envisagés sous l’angle d’une référence helvétique. Sur ces éléments, Giberti décide de rappeler qu’il existe trois types de chalets, très différents de ceux que je propose. Premièrement, il définit le mazot comme appartenant à la première catégorie, mais définissant sous cette appellation, une sorte de grange d’alpage, habitée seulement l’été et construit très grossièrement (Giberti, 1991, p. 56). Il confond ainsi deux concepts, celui de l’origine du chalet comme étable et cave à fromage d’altitude et celui du mazot, qui définit plusieurs types de bâtiments ruraux selon les régions. Dans le canton du Valais par exemple, le mazot désigne une petite construction, souvent en pierre, à proximité des vignobles mais il est souvent confondu avec le grenier à blé, cette petite construction de bois reposant généralement sur des pilotis ou de grandes pierres plates afin de protéger son contenu des intempéries et des rongeurs, située à l’écart des villages. 

La deuxième et la troisième catégorie de Giberti, sont des chalets habités à l’année et de construction soignée, qui ne se différencient selon lui, que par l’altitude et par la forme de leur toit (Giberti, 1991, p. 56-57). Il développe en arguant que les chalets situés en haute-montagne sont coiffés de simples toits en bâtière à faible pente afin de retenir la neige en hiver comme isolation supplémentaire. Si la raison technique invoquée est correcte, cette spécificité n’est pas suffisante pour devenir une catégorie à part entière. Le dernier type qu’il définit est donc le chalet de moyenne altitude dont la pente de la toiture est assez élevée afin d’évacuer rapidement la pluie, mais surtout Giberti insiste sur la forme : un toit à demi croupe, agrémenté sous l’avant-toit de la façade principale d’un lambrissage demi-circulaire, communément nommé le berceau bernois, ou ründi du côté alémanique, parfois malencontreusement traduit par « pignon à arc » (fig. 1). Cet élément, purement décoratif et en aucun cas structurel, est né dans l’Oberland bernois aux alentours du XVIIe siècle et se développe ensuite vers d’autres cantons, spécialement au XIXe et au début du XXe siècles où il devient une incontestable mode et coiffe tout autant de chalets que de maisons, rurales tant que bourgeoises. 

Fig 1 : Chalet à Erlenbach avec berceau bernois, photo 2016

Comme nous venons de le voir, la tentative de classification de Bruno Giberti semble peiner à convaincre, et il s’agit de l’expliquer par une hypothèse, celle de sa lacunaire et volontaire prise en compte de l’évolution historique, du côté helvétique en tout cas, alors que son analyse du revival du chalet en terres américaines, qu’il développe dans la suite de l’article, est très étoffée et plus crédible. 

Regardons un autre essai de classification du chalet qui se répond lui d’une tendance historique et géographique, datant de 1844, une date antérieure à la période de diffusion du chalet à large échelle. La méthode pour laquelle ont opté les auteurs, est particulièrement intéressante à observer. Ainsi, le traité Architecture suisse, ou Choix de maisons rustiques des alpes du canton de Berne de von Graffenried et Stürler contient une sélection de relevés parfaitement réalisés, mais au-delà de la bienfacture de l’exécution, le procédé choisi pour classer les objets doit retenir notre attention. Selon les deux architectes, il existe trois périodes du chalet et leur expertise se base essentiellement sur le décor, et non pas, comme on aurait pu l’imaginer, sur le développement des procédés de construction. Selon eux, plus le décor tend à se complexifier, plus le chalet est abouti. Leur première période concerne les maisons dites « païennes » du XVe au XVIIe siècles, qui représentent la forme la plus simple avec des ornements d’une grande pauvreté, autant matérielle que stylistique. Plusieurs exemples à Meiringen sont cités où les consoles ne sont pas décorées et « ne se distinguent que par leur forte entaillure » (von Graffenried, Stürler, 1844, p. 6). La deuxième catégorie considère le XVIIIe siècle et possède des façades avec un nombre d’ornements variés, mais toutefois « durs et pas toujours du meilleur goût » (von Graffenried, Stürler, p. 6). Le dernier style qu’ils définissent se caractérise par des formes complètes et abouties, « poussé à sa plus haute échelle de perfection », à l’exemple de la maison d’Isetwald (von Graffenried, Stürler, 1844, p. 7) (fig. 2). Une fois les trois types déterminés, les auteurs émettent un appel à la conservation de ces chalets, une véritable vision patrimoniale avant l’heure, de ce savoir-faire traditionnel qui tend, selon eux, à disparaître, déjà en 1844. La planche XXIV de leur traité illustre le glissement du chalet vers une sorte de quatrième type, qu’ils appellent « les chalets ordinaires » retournant à un état de dénuement quant au décor, mais leur analyse s’arrête là.

Fig 2 : Maison à Isetwald, von Graffenried & Stürler, del & publ. 1844.

Ayant vu deux exemples différents de classement des chalets, il convient maintenant d’exposer ma proposition, dans un ordre chronologique, tout en spécifiant que la géographie artistique choisie pour cette démonstration, est limitée au territoire suisse, bien que, nous l’avons dit, de l’archétype, le chalet est passé ensuite à un prototype, exécuté en série et diffusé hors des frontières nationales. Il s’agit ici du chalet à l’ère de la reproduction technique, dans un contexte qui réclame des critères spécifiques, par exemple, dès lors que l’on aborde les enjeux de conservation. D’une part les critères de décoration ou de formes d’usage ne sont pas plus pertinents dans notre définition des types de chalets. D’autre part, le chalet lui-même pourrait légitimement s’aborder comme un cas spécifique au sein du plus vaste sujet de l’histoire de la fabrication industrielle et de la préfabrication du logement au XXe siècle, de la recherche du confort, jusqu’aux implications urbanistiques d’une construction en série, y compris dans sa rapide dissémination dans l’espace.

Proposition de types

Le chalet vernaculaire

Ce premier type, que l’on peut nommer primitif, est celui qualifié également d’auto-construit, ou pour reprendre une formule éprouvée du vernaculaire, « une architecture sans architecte ». Les matériaux sont ceux que l’on trouve disponibles sur place, à savoir de la pierre pour le soubassement, du bois –principalement des conifères, le plus usité étant le sapin rouge (pinus abies)–, de la mousse ou encore de la paille pour les intersections. À ce stade, il convient d’évoquer les quatre formes de construction des maisons rurales suisses, telles que mentionnées directement ou indirectement par de nombreuses sources (voir « sources » dans la bibliographie). Nous utiliserons le vocabulaire suisse alémanique pour davantage de clarté. Puisque les deux premières formes, Steinbau (construction en pierres) et Fachwerkbau (maison à colombage) ne concernent pas le chalet, nous allons analyser brièvement les deux formes qui s’appliquent au chalet : le Blockbau (construction par empilement de madriers) et le Ständerbau (construction en poteaux-poutres) (fig. 3a et 3b). La technique du blockbau est à l’origine la plus simple manière de construire en bois et existait déjà au premier âge du bronze et s’est naturellement développée dans les Alpes où se trouvent les forêts de conifères (Gschwend, 1970, p. 40). Les madriers, des troncs équarris dont les ancêtres étaient les rondins, s’empilent sur les angles à l’aide de chevilles de bois, de tenons et mortaises ou de queue d’aronde. Dans ce type de construction, l’horizontalité prédomine, alors qu’avec l’art du ständerbau, la verticalité des poteaux constitue les éléments principaux de l’ossature. La plupart du temps, du bois de feuillus à l’image du chêne est utilisé pour les poteaux, moins soumis au travail et aux dilations que le sapin. Des poutres horizontales ou des planches viennent s’insérer entre les poteaux rainurés, créant ainsi murs et parois. Il n’est pas rare de trouver, surtout dans la région de l’Oberland bernois, des chalets qui combinent les deux systèmes constructifs, généralement ce sont les étages supérieurs qui sont construits en blockbau (Gschwend, 1970, p. 49).

Fig Blockbau, E. Gladbach, del., 1868. (b) : Ständerbau, M- Gschwend, 1971.3 (a) : Blockbau, E. Gladbach, del., 1868. (b) : Ständerbau, M- Gschwend, 1971.

En partant du soubassement du chalet dit vernaculaire, avec l’exemple d’un chalet du village de Diemtigen (fig. 4a et 4b), et en remontant à la couverture, il convient de s’arrêter sur les matériaux utilisés et de mettre en avant les caractéristiques formelles et stylistiques. Le socle est souvent en maçonnerie traditionnelle, et possède de temps à autre un escalier en pierre, voire deux qui se rejoignent ou s’écartent, par exemple si le chalet était conçu pour deux familles, ce qui était souvent le cas au Pays-d’Enhaut ou dans l’Oberland bernois, donnant ainsi une physionomie cossue et massive au chalet puisque la division était horizontale. À l’inverse, en Valais, la division étant verticale dans plusieurs vallées, le chalet est turriforme, allant parfois jusqu’à cinq étages (fig. 5) (Nerfin, 2018, p. 51). La spécificité des types selon la région doit aussi aux différences de modes d’économie rurale (bâtiment à fin unique ou bâtiment à fins multiples). Pour revenir aux caractéristiques communes, les étages  sont bâtis en bois, avec l’un ou l’autre des deux systèmes décrits plus haut (bockbau ou ständerbau), formant murs extérieurs et intérieurs. Les parois sont percées d’ouvertures de petites dimensions, disposées par série de 2 à 6, que d’aucuns interpréteront comme l’aïeul de la fenêtre en bandeau. Les premières vitres étaient de forme ronde et leur enchâssement en plomb les assimilent à une sorte de vitrail. Souvent à châssis-dormant, elles ne s’ouvraient que grâce à un petit vantail situé dans la partie inférieure.

Fig 4 (a) : Diemtigen, Graffenried & Stürler, del & publ. 1844.(b) : Diemtigen, photo 2016.

Fig Vieux pays d’Evolène. Témoins présents et disparus, Sion, 1976, pl. 19.5 : Hameau de la Tour, Val d’Hérens. Dessin d’Olivier Clottu in Vieux pays d’Evolène. Témoins présents et disparus, Sion, 1976, pl. 19.

Les élévations boisées étaient fréquemment le support d’inscriptions peintes en lettres noires, indiquant habituellement l’année de construction du chalet, les noms du maître de l’ouvrage et du charpentier (von Graffenried et Stürler, 1844, p. 13.), parfois également de citations d’origine biblique ou poétique. En général, on les trouve sous le faîtage et elles sont agrémentées d’armoiries ou de peintures à motif floral (fig. 6). Les éléments architectoniques, à l’instar des consoles ou des colonnettes sur les galeries sont parfois des chefs-d’œuvre de sculpture, et frises en bois découpé ou balustrades aux motifs variés agrémentent la platitude simple des madriers. Les galeries, régulièrement double, viennent se loger du côté des murs gouttereaux, à l’abri sous les avant-toits débordants. Quant au toit, sa forme varie, de la simple bâtière, à quatre pans ou à demi-croupe avec ou sans élément décoratif tel que le berceau bernois. Quant à la couverture, elle peut être minérale, recouverte d’ardoises (lauzes) ou encore en bois avec des systèmes proches, comme les bardeaux (ancelles, échandoles), puis dès l’accessibilité aux clous, les tavillons viennent coiffer les toitures. Une cheminée couronne le tout, sa spécificité provient de sa grande taille et de sa forme pyramidale, ainsi que de la présence d’un clapet sur le toit, que l’on pouvait ouvrir et fermer à volonté depuis l’intérieur. Cette cheminée avait souvent une fonction utilitaire, en plus de servir d’âtre pour cuisiner, elle permettait de fumer la viande.

Fig 6 : Le Grand Chalet, dit Chalet de Balthus, 1754, photo 2016.

Les plus anciennes habitations connues en Suisse de ce type proviennent du canton de Schwytz : une trentaine de chalets sont datés entre le XIIe et le XIVe siècle. Ce type de chalets vernaculaires se perpétuent jusqu’à l’orée du XIXe siècle. Suite à la Révolution industrielle, aux évolutions techniques, à la professionnalisation des corps de métiers, le chalet dit vernaculaire s’adapte mais est de plus en plus remplacé par des maisons perçues comme solides (en pierres) et résistantes au feu, conçues par des architectes et des ingénieurs venus des villes.

Le chalet-villa

Le type du chalet-villa naît suite au Romantisme qui parcoure l’Europe du XVIIIe siècle. Le chalet suisse est magnifié par les arts (littérature, dessin, musique) et renvoie à la vie pastorale idéalisée. Si parfois, de véritables chalets vernaculaires sont démontés pièce par pièce, transportés puis remontés sous d’autres contrées, le phénomène reste anecdotique. En revanche, sous la demande d’une clientèle fortunée, les architectes des plaines réinventent un nouveau type de chalet, qui s’érige en périphérie des villes. Si dès le début du XIXe siècle, on trouve par exemple à Genève des dépendances en bois renvoyant au chalet (el-Wakil, 1986, pp. 43-50), il faut attendre la seconde moitié du siècle pour que le type soit admis en tant que maison de maître, acquérant ainsi en quelque sorte, son véritable droit de cité.

Le concept du chalet-villa (ou villa-chalet) est une habitation de plaine ou de ville, péri-urbaine, inspirée du chalet, destinée à des propriétaires prospères en quête du confort moderne mais également d’une sensation d’authenticité. Les éléments de l’architecture rurale des Alpes évoqués plus haut sont repris, moins cependant les qualités constructives que la pure notion de style. Ainsi, il n’est pas rare de découvrir sous d’épaisses planches de bois, une ossature porteuse en briques. Les madriers n’étant que figurés, comme un trompe-l’œil. Pastiche ? L’appropriation du chalet vernaculaire par la bourgeoisie se fait avec l’aide d’architectes désireux de s’emparer enfin de ce thème, que l’on osait aborder auparavant seulement en tant que maison de jardinier, au fond de la propriété. Les barrières temporelles circonscrivent principalement le dernier tiers du XIXe siècle. Le chalet-villa construit en 1872 à Berthoud dans le canton de Berne pour M. Schafroth, un riche fabricant de textiles est un bon exemple, aussi par le fait qu’il peut facilement se visiter, puisqu’il a été démonté et reconstruit au musée Ballenberg. Un second exemple, bâti sur les rives du lac Léman à Collonge-Bellerive dans le canton de Genève entre 1873 et 1875 par l’architecte Francis Gindroz pour le Prince Masséna d’Essling illustre parfaitement les différences que nous pouvons dégager, en comparaison de notre premier type (fig. 7). N’ayant subi que peu de transformations, il présente encore de nos jours, ses quatre pignons croisés, dans un carré presque parfait, et de style décrit par les revues de l’époque, « élisabéthain » (die Eisenbahn, 1880 , p. 105).

Fig 7 : Chalet du Prince Masséna d’Essling, Francis Gindroz, arch., Genève, 1873-75, photo 2017.

La lecture des plans d’étages autant que le titre et le nom du commanditaire nous éclaire quant au côté luxueux de chalet. Il y a une chambre pour Madame et une autre pour Monsieur, un boudoir, une bibliothèque parmi beaucoup de pièces de réceptions, ainsi qu’évidemment une véranda qui faisait fureur en ce temps-là ; un grand changement depuis les espaces communs mal éclairés des chalets de montagne. Quant à l’aspect extérieur, confrontons point par point : le rez-de-chaussée maçonné est crépi en partie et en pierres de taille, la porte d’entrée est précédée d’un perron marbré et la galerie du premier étage, qui fait le tour complet, joue le rôle d’une marquise. Si les étages restent boisés, ils le sont avec une telle délicatesse, que l’on devine rapidement que les éléments structurels sont en brique. Les ouvertures, de grandes dimensions, s’élèvent dans leur verticalité, adoptant la manière urbaine et non pas l’horizontalité propre au vernaculaire. Quant à la toiture, elle est recouverte de tuiles vernissées, disposée de manière à former un motif géométrique en guise d’ornement. Une large cheminée joliment sculptée se dresse et aux quatre faîtages, trônent fièrement des poinçons de belle allure. Que reste-t-il du chalet vernaculaire ? Surtout une certaine mémoire de la douce vie pastorale fantasmée des paysans suisses, la rudesse étant remplacée par la finesse : le simple habillage en bois a un pouvoir d’évocation puissant, les avant-toits élancés soutenus par des bras de force chantournés, le plan carré rapproché ainsi que l’emploi de bois découpé pour décorer corniches et frises. L’artisanat des premiers temps a laissé la place à du bois débité grâce à des procédés proto-industriels, qui vont permettre une diffusion de « chalets suisses » à large échelle, grâce à leur préfabrication. Ce type du chalet-villa se chevauche quelque peu au prochain type proposé en termes de chronologie ainsi que de procédé de fabrication, le premier ayant parfois fait appel aux fabricants du second, comme sous-traitants.

Le chalet préfabriqué

Dès la moitié du XIXe siècle se développent des entreprises actives dans la transformation du bois, communément appelées fabriques. Certaines sont spécialisées dans la réalisation de parquets ou de frises en bois découpé avant de se convertir dans la production de chalets suisses plus ou moins standardisés. L’une des fabriques les plus connues est celle d’Interlaken, qui employait, racontait-on, près de deux cents personnes. Parfois, des architectes étaient engagés mais ce n’était pas toujours le cas. Une autre entreprise, Kuoni, se trouvait à Davos dans les Grisons et la lecture de quelques extraits d’un de leur prospectus nous éclaire sur certains points : 

« Les Châlets seront exécutés en imitant les châlets suisses du 17ème et 18ème Siècle avec leur construction solide, appelé aussi châlet Blockhaus et on emploie généralement un sapin de montagne bien sec. Les cloisons extérieures sont construites en madriers de 10 cm d’épaisseur, rabotés et assemblés à rainures et languettes […]. Comme décoration extérieure très efficace on emploie des balcons, des vérandas, des loges etc., en général on évite les ornements trop découpés et par conséquent moins solides. […]. Il y a moyen de démonter ces châlets et les monter ailleurs ; ils offrent des appartements sains, frais en été chauds en hiver. [… ]Le châlet se construit en toute grandeur et selon tous les besoins comme le démontre notre Album de châlets la plus part [sic] exécutés. » 

Concernant les prix, ils s’entendent livrés à la gare de Coire, et le transport en train reste à payer en supplément. Dans l’état actuel de mes recherches, je n’ai pas encore retrouvé les exemples de chalets qui figurent dans leurs catalogues, mais il existe des listes de prix où l’on apprend que le modèle du Gartenchâlet est le meilleur marché, ne coûtant que 8'000 francs, alors que le Châlet Heiniger reste le plus onéreux, au prix de 35'000 francs. Suivent les conditions de paiements, 30% à la commande, 30% la grosse construction sous toit ; 30% à l’achèvement des travaux et le reste lorsque le compte est approuvé. Il s’agit d’un véritable système de vente de chalet en kit avant l’heure. En moyenne, une fois la commande souscrite, le chalet en pièces démontées était livré environ deux mois plus tard.

Malheureusement, il ne reste que très peu d’archives concernant la plupart de ces fabriques. À Genève, suite au succès monumental que connut le fameux Village Suisse de l’Exposition nationale de 1896, le chalet s’implanta massivement tel un phénomène de mode, précédé par le Heimatstil et préparé nous l’avons vu par quelques réalisations éparses tout le long du XIXe siècle. Un entrepreneur en charpente du nom de Firmin Ody proposait déjà des chalets-types depuis les années 1880, mais le marché fut rapidement dominé dès le début du XXe siècle par l’entreprise des frères Spring (fig. 8 ). Un dépouillement scrupuleux des autorisations de construire du canton de Genève sur plusieurs décennies relève l’étendue de leur activité qui s’étendait hors des frontières cantonales et nationales, malgré le manque d’archives. Ces quelques 800 dossiers, contenant souvent divers plans, coupes et élévations, mentionnent de précieuses indications, telles que « série 3 » ou « modèle xyz » qui participe à dessiner une partie du squelette de leur catalogue, dont l’existence est attesté sans avoir pu retrouver un seul exemplaire. En revanche, un prospectus (fig. 9) datant d’avant 1914 offre de multiples renseignements sur les différentes typologies proposées par la fabrique des frères Spring. De simple cabane au fond du jardin à l’opulent modèle de 15 pièces, on remarque que l’entreprise s’adressait à toute les bourses.

Fig 8 : En-tête de la fabrique Spring frères, Archives d’État de Genève (AEG), TP 1915/280.

Fig 9 : Prospectus de chalets Spring, avant 1914, BGE, CIG,s inventaire vg 4700.

C’est ainsi que fleurissent une quantité étonnante de chalets sur le territoire genevois, tant à la campagne, qu’en ville, mais ce sont surtout les communes proches de la ville historique, soit Plainpalais, les Eaux-Vives et Petit-Saconnex qui recueillent le plus haut pourcentage. Les prix fixés d’avance promettent aux propriétaires un chantier sans surprise, et bien que l’analyse statistique soit en cours, on peut déjà remarquer le nombre élevé de la clientèle féminine. Les modèles reviennent aux principes constructifs du chalet vernaculaire et principalement au système blockbau, à l’inverse des chalet-villas vus précédemment qui n’en gardait que l’aspect. Cependant, le chalet préfabriqué tend – dans l’ensemble – à ramener le premier type à une simplicité des formes et des volumes, sans ornementations ostentatoires, tout en adoptant le plan typologique des étages, propres à ceux des villas et au confort urbain qui amorçait son développement. Les frères Spring ont par ailleurs déposé un brevet pour protéger le système de construction et d’isolation qu’ils avaient mis au point. 

Regardons un exemple plus tardif situé en ville de Genève, un chalet construit par la fabrique fribourgeoise Winckler dans les années 1920 (fig. 10). Une des devises de Winckler, et malgré leur nombre élevé de catalogues sur les chalets et leur autre spécialité, à savoir les célèbres villas Novelty, était de partir de plans standards, mais de les adapter à chaque client. Rien qu’en Suisse et pendant plusieurs décennies d’activité, des milliers de leurs chalets ont colonisé le paysage. L’allure extérieure du chalet au chemin du Point-du-Jour a été modifié suite au ponçage du bois, mais possédait à l’origine des consoles sculptées en torsades carrées, peintes en noir et blanc pour renforcer les contrastes ; un motif inspiré directement d’exemples vernaculaires (fig. 11) : on peut supposer que les traités des architectes du XIXe siècle ont servi de répertoire et d’inspirations pour les constructeurs de chalet du début du siècle suivant. À l’intérieur du chalet Winckler, les murs ont été plâtrés, les plafonds stuqués et à voussure ; il ne s’agit pas de vivre comme à la montagne mais davantage d’une forme de propagande de la maison de bois, comme une solution économique, saine, esthétique et pratique, adaptée à tous climats. 

Fig 10 : Chalet Winckler au chemin du Point-du-Jour, photo 2017.

Fig 11 : Amédée et Eugène-Napoléon Varin, del. et sc., 1861.

Les mêmes arguments se retrouvent d’ailleurs chez beaucoup d’architectes et de constructeurs californiens au début du XXe siècle. Pourtant, le nouveau chalet, le « néo-vernaculaire », le chalet-villa folklorique, tous ces types découlant du chalet primitif ne trouvèrent pas grâce très longtemps aux yeux de l’architecte Maurice Braillard (fig. 12), qui était aussi Conseiller d’État du canton de Genève et qui décida de prohiber toute nouvelle construction de ce type-là, en 1934 (Hoechel, 1934, p. 74). Ce qui prouve désormais que le chalet, en tant que typologie, est reconnaissable indépendamment d’une relation d’authenticité avec son contexte régional. En tant que produit industriel, il a eu un véritable impact urbanistique, jusqu’au point où on lui reconnaît une capacité à mettre en crise les attentes de forme et de langage architectural associé au paysage urbain, avec pour conséquence d’être interdit de la ville. Son histoire continue cependant, sous d’autres auspices : le chalet préfabriqué, suite au renouveau d’intérêt de la montagne et de son accessibilité de plus en plus démocratique après la Deuxième guerre mondiale, colonisera les hauteurs alpestres. Le modèle dérivé de l’Oberland, puis simplifié à outrance concurrence de nos jours la typologie traditionnelle de certaines vallées, dans une standardisation regrettable.

Fig 12 : Noël Fontanet, Union nationale, 1932, Typographie noir/blanc sur papier fort, Bibliothèque de Genève

Quant aux quelques milliers de chalets bâtis entre les années 1880 et 1930 à Genève, il n’en reste guère plus qu’une centaine d’exemplaires : des constructions centenaires, dont la plupart ont bien résisté au temps et qui présentent des résultats particulièrement satisfaisants en termes de développement durable. Si le nombre actuel permet de conserver une trace de cette époque d’intense construction de chalets suisses dans une optique de patrimonialisation évidente, la densification frénétique observée depuis quelques années sur ce territoire commence à menacer les derniers témoins de cet épisode souvent insoupçonné.

References

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